LAURENT BROCHARD – DU VELO PRO A LA COURSE PLAISIR

PROPOS RECUEILLIS PAR LE DOCTEUR STÉPHANE CASCUA, MÉDECIN DU SPORT.

Laurent BROCHARD a été champion du monde de cyclisme. Après sa carrière, il est devenu coureur de fond. Profitons de son expérience pour analyser les différences et la complémentarité de ces deux disciplines.

OsteopatheLaurent, racontez-nous la façon dont vous avez arrêté votre carrière de cycliste professionnel.

À 40 ans, alors que j’ai encore 1 an de contrat, je compte bien en profiter ! Pendant l’une des dernières courses de la saison, le peloton fait soudain l’accordéon. Dans un fracas d’acier et de carbone, les vélos s’entrechoquent et s’emmêlent. Mon épaule gauche percute le macadam. Malgré la douleur, je ramasse et grimpe sur ma machine. J’ai un mal de chien , j’ai du mal à tenir le cintre et à freiner mais je termine l’épreuve. Un de mes coéquipiers prend une grosse gamelle à l’arrivée. Il souffre beaucoup plus que moi. Le manager m’interpelle?: « On emmène ton copain à l’hôpital, profites-en pour venir faire des radios, ce sera plus sûr ! ». En fait, j’ai une fracture de la clavicule. Comme le veut la tradition cycliste, je suis opéré pour reprendre plus vite? Mauvaise pioche ! Je suis victime d’une infection. Je tolère mal les broches, on doit les enlever prématurément. Ma convalescence dure des mois. Entre-temps, mon employeur s’impatiente et me licencie ! Trop tard pour retrouver une autre équipe ! Quadra, sans contrat pour au moins 1 an, je décide d’arrêter ! Je sors en catimini du cyclisme professionnel. Dommage, j’aurais aimé finir autrement que sur un souci médical !

Comment la course est-elle arrivée dans votre vie ?

Au cours de cette période de transition, je tente de garder la forme et le moral. Je ne raccroche pas mon vélo, je continue à pédaler régulièrement. Pour gagner du temps et faire des séances plus courtes, je me mets au footing. J’ai encore un peu l’esprit de compétition, alors je me fixe des objectifs. J’habite dans un petit village près du Mans. De fait, je m’entraîne autant sur macadam que sur chemin. Au début de ma pratique, je fais autant de course sur route que de trail. J’ai même un bon chrono sur marathon : 2h36 !

Racontez-nous cette transition du vélo vers la course à pied. Comment votre corps a-t-il réagi ?

Durant cette période, mon organisme souffre ! Avec la course mon appareil locomoteur découvre les impacts et le freinage musculaire à la réception de chaque foulée. Au sortir de ma carrière, j’ai gardé une grosse condition physique. Spontanément, je cours vite ! Du coup, la sollicitation mécanique est plus intense que pour un débutant habituel. J’ai des courbatures tout le temps, même après un parcours de 10 bornes. Je suis fréquemment victime de petits claquages, notamment aux mollets. Même ma peau doit se renforcer. Elle fait connaissance avec les frottements, je fais des ampoules en permanence. J’ai longtemps eu mal dans les tibias et à l’avant des pieds. Je n’ai consulté aucun médecin. Avec le recul, je suis convaincu d’avoir été victime de périostites et de fractures de fatigue. En bref, mon coeur a bien vécu mon passage à la course mais mon appareil locomoteur en a bavé ! Il a mis environ 1 an à s’adapter !

Vous aviez aussi de vieilles blessures à la colonne vertébrale et au genou. Comment ont-elles réagi ?

C’est vrai, au cours de ma carrière de cycliste pro, j’ai été opéré d’une hernie discale. Je n’avais plus de douleurs. Je pouvais conserver sans problème une position hyperfléchie en contre la montre. Quand je débute la course, j’appréhende un peu ! Mais je suis heureusement surpris ! L’impact des foulées et les oscillations du bassin ne provoquent pas de douleur ! Quelques mois plus tard, je lis dans votre revue que réceptions et propulsions constituent un véritable massage discal qui entretient l’élasticité des tissus. J’apprends aussi que la course renforce et coordonne les muscles longeant la colonne vertébrale ! Bref, tout est cohérent. Mon genou me pose plus de souci. Adolescent, j’ai été victime d’un accident de scooter. Je me suis rompu le ligament croisé antérieur, celui qui est essentiel à la stabilité du genou. Quand j’étais cycliste pro, les pieds bien fi xés sur les pédales, je n’ai jamais souffert. En courant, c’est différent ! Surtout en trail sur terrain instable. Je ne me suis jamais refait d’entorse mais je sens bien que le genou bouge un peu ! Il gonfle car le cartilage s’use ! J’ai même couru la CCC® (Courmayeur-Champex-Chamonix), un trail de 90 km autour du mont Blanc, avec un genou gros comme un pamplemousse ! Je termine quand même dans les 10 premiers ! Désormais, je prends des compléments nutritionnels, de l’Algicuivre® de Dissolvurol. J’ai aussi tenté les injections de produits visqueux, ça va mieux ! Je sais que je devrais faire de la kinésithérapie et de la musculation’ mais ça ne m’emballe pas ! Mes salles de sport, ce sont la campagne et la montagne !

Laurent, parlez-nous de vos projets et de votre entraînement.

Vous le savez, j’ai gardé l’esprit de compétition et j’aime les défis ! J’ai coché la case marathon et trail 90 km. Je vais passer à l’ultra, je vise un 160. En revanche pour l’entraînement, je ne me mets plus la pression ! Pas de plan de préparation, pas de fractionné ! Je cours 3 à 4 fois par semaine. Je cale mes allures « au feeling » ! Je fais un peu de fartlek quand j’ai la pêche ! Pour le volume et pour ménager mes articulations, j’ai gardé une grosse sortie vélo. Je fais aussi du « street stepper ». Il s’agit d’une sorte d’elliptique à roulettes. Sans souffrir de microtraumatismes, je peux faire des entraînements sur route en réalisant un geste voisin de la course.

OsteopathePour vous, quel est le sport le plus dur : le vélo ou la course ?

Incontestablement, j’ai plus vite « ma dose » en courant. J’ai l’impression qu’il me faut pédaler deux fois plus longtemps pour accéder aux mêmes sensations. C’est particulièrement vrai pour les séances longues. Pour moi, 3 h de vélo valent 1 h 30 de course. Lors de ce type de sortie, ma fréquence cardiaque à vélo est inférieure de 10 ou 15 battements à celle que je note en joggant. En revanche, la différence s’estompe à intensité élevée. J’ai les mêmes sensations sur un 3 000 m course que celles que je percevais lors d’un prologue cycliste.

Laurent JALABERT, qui est passé lui aussi du cyclisme pro au trail, a dit : « J’ai déjà pleuré à vélo, jamais en courant ! ». Qu’en pensez-vous ?

J’ai deux pistes pour interpréter ses propos. En course, les microlésions musculaires sont responsables d’inflammations qui limitent la disponibilité des réserves de glycogène. On prend le « mur » alors qu’il reste 30 % du stock environ. J’imagine qu’à vélo, on va beaucoup plus loin sur le plan de l’épuisement énergétique et hormonal. Et surtout, quand pédaler est notre métier, on s’arrache ! Le cyclisme professionnel, c’est effroyablement dur. La course loisir, c’est plus facile !